Emmanuel Carrère, l’insatiable

A la lecture dernièrement de deux romans d’Emmanuel Carrère, c’est à l’aide de cet épithète que je me le représente: un homme en quête, en appétit, un écrivain robuste et charnel qui travaille à des livres comme on travaille à la terre, engagé tout entier, éperdu. Yoga (2020), lu d’abord, la chronique un peu déglinguée d’un morceau de sa vie récente: les récits d’une période d’affaissement psychologique, de ses expériences de la pratique du yoga, de sa dérive l’ayant conduit jusqu’au « hot spot » de Leros en quête d’une activité susceptible de le sortir de sa torpeur, tout cela et d’autres choses encore rassemblées dans un seul livre, faisant ainsi droit à l’exercice méditatif qui donne son titre au livre et qui peut se décrire comme l’effort même de réunir ce qui apparemment ne s’accorde pas. L’écriture est alors ce dont dispose l’auteur pour faire de ces accidents, de ces épisodes épars qui font la matière du livre un objet finalement unifié. Carrère aime se décrire écrivant, s’observe écrivant, aime célébrer le livre achevé, aime parler d’édition et d’éditeur (notamment de son éditeur attitré pendant 30 ans, Paul Otchakovsky-Laurens) parce qu’il est ce travailleur de phrases et de mots qui fait émerger envers et contre tout l’ouvrage qui le justifie.

Entrer dans Le Royaume (2014), c’est suivre une enquête sur les traces des premiers protagonistes de ce qui deviendra plus tard ce que nous appelons le christianisme et qui n’est alors qu’une série de témoignages, divers et contradictoires en partie, rien en tous cas qui ressemble aux textes normatifs d’une religion établie. L’intérêt de l’auteur, même s’il commence le livre par son propre témoignage d’un passage par la foi chrétienne, comme pour se situer lui-même dans une lignée, est de s’approcher par la littérature de ces figures (l’apôtre Paul et l’évangéliste Luc en particulier) devenues tellement massives par le poids de l’histoire et des traditions. Les comprendre comme des hommes, et les fabriquer aussi comme des personnages-phares du long roman que serait le christianisme. Carrère ne se gêne pas de prendre toute sa liberté face aux données historiques ou biographiques (qu’il a visiblement étudiées pour les réduire ensuite à conjectures), se situant résolument dans la posture de celui qui cherche une intrigue, une dramaturgie autour de ces premiers écrivains chrétiens et des problèmes que rencontre dès l’origine la jeune foi. Il y a là de belles pages, des lectures jouissives qui ne trouvent pas place dans les études académiques. Et, finement, au fil des pages de ce gros volume, percent les interpellations que continue de lui adresser cette religion chrétienne dont il s’est écarté. S’y ressent sa conviction qu’elle garde une valeur et un message indépassables, la « folie » et le « scandale » qu’évoque Paul et qui rejoignent une radicalité qu’il recherche: de belle façon, le livre se termine sur le prix à donner à son enquête, qui était en réalité la recherche de lui-même, de cette part de lui qui a cru et qu’il questionne encore.

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