Veiller

Sentinelle, à quoi en est la nuit? Sentinelle, à quoi en est la nuit? La sentinelle dit: le matin vient, et aussi la nuit. Si vous voulez vous enquérir, enquérez-vous; revenez et venez”.
Livre du prophète Esaïe chap. 21, 11-12

Nous avons avec quelques autres fait une expérience unique d’accompagnement pour un ami ayant dû subir une intervention chirurgicale très invasive au niveau du crâne. Nous étions invités pendant tout le temps de la phase dite de « réveil » suite à un coma artificiel à lui laisser des messages sonores que l’équipe médicale faisait retransmettre au sein de la salle où il se trouvait. Musiques, poèmes, versets bibliques et prières se sont ainsi succédé selon le récit qu’il nous en a fait ensuite. Nous avions cette impression assez intense de pouvoir, même à distance, veiller auprès d’une personne placée pour quelques heures dans un espace incertain entre mort et vie. Être comme une communauté de vivants qui retient l’un des leurs dans l’espace qu’ils partagent.

 

Lectures perspicaces

Comme j’aime le Père Lefebvre, dominicain enseignant à Fribourg en Bible hébraïque! 004392822J’aime cette façon de lire l’Ecriture, active, fine et profonde. Il y a chez lui un véritable « acte » de lecture qui implique de laisser tomber ses a priori, son prêt-à-penser, de renoncer à savoir avant de lire. L’un de ses sujets de prédilection est celui de la famille,  peut-être (dans le champ catholique tout au moins) l’un des plus encombrés de certitudes, d’évidences et de facilités. Dans cet ouvrage, au langage simple et… familier, celui d’une conversation plutôt que d’un traité, il bouscule l’air de rien la plupart des idées un peu trop fixes concernant la famille: qu’est-ce qu’être père ou mère selon la Bible? homme et femme? frère ou soeur? qu’en est-il au juste de cette sacro-sainte institution, qu’on dit malmenée de toutes parts, quand à la lecture des histoires familiales de la Bible on ne voit nulle part ni modèles de vertu, ni… modèle tout court. Le patriarche Jacob trompeur et trompé dans ses tractations patrimoniales puis matrimoniales, Isaac le « fils du rire » de Dieu qui inscrit son histoire sainte dans les impasses des histoires humaines, le « messie » David lui-même, mal-aimé par sa femme Mikal, la fille de Saül, devenu manipulateur sans vergogne pour obtenir celle que ses yeux ont admiré, Bethsabée la mère de son fils et successeur Salomon. A partir de ces exemples choisis, et nombreux, de récits bibliques qui démontent toute tentation de récupération moralisante, Philippe Lefebvre tire presque toujours des fils (double signification autorisée ici) jusqu’à l’avènement du Christ Jésus dans une famille elle aussi hors-normes. Cette lecture englobante de l' »un et l’autre Testament » faite sans simplisme, sans raccourcis, m’offre à chaque fois l’occasion d’un « renouvellement de l’intelligence » et la chance d’une célébration de cette Ecriture si chatoyante et bigarrée, lieu elle-même des noces entre Dieu et l’humain.

L’enfer, ça se mérite

9782070251872Pièce écrite en 1958, la même année où il reçoit le Büchnerpreis, M. Bonhomme et les incendiaires est une « pièce didactique sans doctrine » comme la décrit Frisch en sous-titre. Qu’a-t-elle à nous apprendre? Peut-être veut-elle nous apprendre à apprendre justement… à saisir les signes et les bruits de la fureur et du chaos. Mais sans doctrine bien sûr… Charge féroce et drolatique sur l’aveuglement et la surdité d’un certain monde bourgeois, ou de tout monde bourgeois (c’est-à-dire de tout « intérieur » où ne compte que la préservation d’un certain ordre), la pièce se déroule accompagnée du parodique choeur des pompiers, valeureux et impuissants gardiens de la cité. La référence à la tragédie antique joue en plein dans l’effet d’une certaine fatalité qui entraîne incendiaires et incendiés vers la destruction. L’épilogue de la pièce est magistral: on y retrouve les protagonistes dans une scène d’au-delà où l’enfer s’éteint au ciel parce que l’enfer est sur terre et où se retournent (enfin) tous les faux-semblants de la justice, de la bonté et du salut.

Le grand voyage

o-moby-dick-facebookMoby Dick terminé (après plusieurs mois eu égard à son volume), une pensée me vient: « probablement le plus grand roman qu’il m’ait été donné de lire ». Je partage cette hypothèse avec mon épouse et à sa question « ah et pourquoi? », je me rends compte que je n’ai pas de réponse claire à donner… Il est habituel de penser que cela se produit toujours face à ce que l’on aime le plus: l’impression que les mots que l’on trouve pour en parler sont tous insuffisants pour décrire l’émotion et l’admiration que l’on ressent. Oui, il y a sans doute cela, le sentiment que devant une telle oeuvre on ne peut que s’incliner, admirer, adorer peut-être… Se taire et vouloir d’une certaine façon que tout s’arrête devant l’événement de cette chose découverte. C’est ce type de sentiment qui nous prend sur un fameux pic ou sur une farouche côte. Le sentiment d’une immensité implacable, le sentiment « océanique » peut-être dont parlait Romain Rolland…

Car de totalité il est question en effet dans ce chef d’oeuvre, comme si Melville avait voulu tout y mettre… Tous les genres : de la poésie (ses descriptions de l’océan et des jeux du ciel sont belles à pleurer) et du théâtre (ces chapitres où des personnages remarquablement dessinés conversent comme dans une tragédie grecque), jusqu’au roman d’aventures en passant par le traité typique d’un scientifique sur la baleine, la navigation et la « grande chasse ». Tout lui-même, c’est-à-dire tout l’humain devant le tout de la vie. Il y a du démiurge chez lui: une solitude incommensurable et un livre écrit comme un combat. C’est de reconnaissance enfin que l’on est rempli au terme de cette lecture, celle d’avoir ouvert et découvert un monde de littérature qui nous a nous-mêmes entamé, qui a fait brèche dans la banalité du quotidien et sondé des profondeurs inconnues jusqu’alors.

Jésus en sa famille

9782226259943_1_75Nous voilà entrés avec la « reine » des romans historiques dans la peau de Jude, un frère de sang de Jésus, nommé par les auteurs de deux des Evangiles canoniques (Mt 13,55 et Mc 6,3). Qui est-il? Rien ne permet de le dire, comme d’ailleurs les recherches historiques sur Jésus qui n’ont peut-être au final que consolidé le mystère de cet homme devenu Dieu, renforcé encore un peu plus l’étonnement de cette transformation. Mais par cette plume habile qu’il est plaisant d’écouter cette langue juive (imaginée mais plausible) du 1er siècle, truffée de résonances bibliques, de se laisser gagner par l’urgence eschatologique qui était en effet vibrante dans les esprits des premiers chrétiens, de sentir l’affection fraternelle qui faisait de la première Eglise judéo-galiléenne une famille. Ce Jude est attachant, il parle de ce frère aîné qui lui échappe en même temps qu’il l’attire irrésistiblement, avoue ses doutes, ses peurs et son dépit de voir déjà les premiers frères se diviser. J’aime ici me détendre dans l’idée qu’un roman peut dire aussi vrai que l’histoire,  exprimer une vérité du sentiment et de l’expérience qu’aucune étude strictement historique ne saura laisser échapper. Les Evangiles ne sont rien d’autre que ces regards croisés sur la figure d’un Jésus devenu Christ et même Luc qui veut faire oeuvre d’historien de la première Eglise ne le fait qu’à partir d’une expérience autant historique (au sens de chronique, inscrite dans le temps) qu’an-historique, dépassant tout conditionnement temporel et instaurant une autre histoire dirait-on, l' »histoire sainte », faite du déroulement de la vie divine dans les cadres de la vie humaine.

Marcher vers la paix

pp-chalamMagnifique marche ce jour sur les côtes du Jura: nous arpentons forêts et clairières jusqu’au Crêt de Chalam, d’où nous attend une vue circulaire sur l’ensemble du parc naturel du Haut Jura, vers l’ouest jusqu’au Beaujolais et vers les Alpes jusqu’au Mt Blanc. Ce nom m’intrigue, il provient sans doute du Shalom hébreu (il y a un Chalamont dans l’Ain qu’on rapporte à Salomon) et, fort de cette étymologie, un groupement citoyen a un jour de 2005 (?) apposé une plaque sur le banc situé au sommet appelant, en un langage simple, l’humanité à la paix. Je relie cette découverte à la recherche de la paix, en soi et dans le monde: elle ne vient toujours qu’au terme d’un effort, comme lors d’une marche en montagne. Elle peut rencontrer des découragements et des désillusions, quand au détour d’un clairière, nous nous croyons presque arrivés et nous levons alors les yeux vers une pente restante. Elle est persévérance et désir d’un aboutissement. Et bien sûr elle est récompensée: dans une escalade, par une sorte unique de satisfaction et par l’accès, en général, à une grande beauté de ce qui est à voir. Dans la paix intérieure et spirituelle (et politique peut-être dans une moindre mesure), le sentiment peut-être aussi qu' »on ne peut aller plus haut », que quelque chose se donne là qui ne se compare à rien, qu’on a atteint et en même temps qui n’est que don.

 

Un film élémentaire

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L’eau, le ciel, le sol enneigé qui unit ciel et terre dans une étreinte fragile. Dans les magnifiques paysages de la Nouvelle Angleterre, voici Lee Chandler qui revient prendre ses responsabilités suite à la mort subite de son frère aîné, respecter les procédures, renouer avec son neveu et organiser un enterrement qui devra attendre le printemps pour que la terre soit plus souple. Dans cette attente hivernale, le temps d’une reprise et d’une rédemption. Celles d’un passé broyé par un accident qui coûtera la vie à ses 3 enfants. La traversée d’une culpabilité qui l’a rendu inerte (numb) au point de ne se sentir exister que dans la virulence d’une bagarre de bistrot.

Ce frère mort dont il faut prendre soin devient ainsi, d’une façon christique, celui qui veut rendre vie à celui qui se préférerait mort (l’Agnus Dei du Messie de Haendel au moment de l’enterrement le signifie assez). Celui qui ne se voyait qu’en back-up, un bouche-trou (comme l’alcool qui vient remplir le gouffre qu’il renferme), reçoit ainsi comme la chance inespérée d’un rachat (mais contre quelles résistances!) Accompagné de musiques sublimes, fait de très beaux plans de ces froides côtes atlantiques, de scènes comiques aussi où la vie (le sexe à l’adolescence notamment) réclame ses droits, ce film m’a ému aux larmes.

Robert Walser, Poetenleben

000179503On est comme dans un rêve dans les courts récits de Walser (des « proses » comme il les appelait). Comme entraînés dans un courant, un flot d’images et de sensations où notre volonté et notre intelligence sont comme laissées en déshérence. Tout arrive comme par enchantement, tout disparaît tout aussi bien. Et le rêveur éveillé passe plus loin. Une impression d’une sorte de « laisser-aller » dans l’écriture (l’expression du « laisser vivre » qu’il revendique aussi dans le dernier texte de Vie de poète ? ) qui me semble en fait extrêmement travaillé. Le plus grand effort en vue d’en laisser paraître le moindre. Cela peut-être pour tenter, à sa façon unique, d’approcher une sorte d’accord, de correspondance entre l’intérieur et l’extérieur, les mouvements d’une âme et ceux, pour le dire d’un mot, de la « vie » : soit le grand rêve romantique.

Oui Walser est bien le fils déshérité de Schiller ou de Goethe, peut-être d’Hölderlin encore davantage, à la recherche non, ici, d’une vie poétique, mais – la différence est de taille – d’une vie de poète. C’est-à-dire d’une vie quotidienne, matérielle, triviale par bien des aspects, traversée pourtant, presque forcément maladroitement, d’un travail poétique. Car chez Walser il me semble, la poésie est un travail et ne peut être que cela : mal payé, mal récompensé, mal reconnu mais un travail tout de même et le seul qui vaille la peine qu’on y prend. Ainsi, dans la prose intitulée Maria qui marque comme un sommet dans Vie de poète, cette femme sublime qui cristallise sur elle tout le désir dont il est capable, cette rencontre se trouve-t-elle contraposée à la figure immobile et besogneuse d’une autre femme, indispensable pourtant car c’est bien elle qui loge le poète et lui rappelle les contingences de son existence.

Il y a comme un « oui », un « non » puis un « oui » encore chez Walser : le désir de cette vie poétique, empêchée ensuite par l’inadéquation, l’incapacité ou l’indigence du soi-disant poète, par la méchanceté de l’homme (Walser écrit en pleine 1ère Guerre et il nomme le récit qu’un journal lui commande à ce sujet Divaguer comme pour montrer justement que la poésie ne trouve pas sa place dans ce monde). Et enfin, une dernière fois, par bravade (Walser n’aime-t-il pas tant les ambiances chevaleresques ?), redire « oui » en balbutiant, en tremblant, presque honteusement. Une vie de poète possible malgré tout dans une sorte de solitude comblée et d’heureuse et implacable errance.

Sorcière, qui es-tu?

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Où l’on apprend que le christianisme institué a toujours eu besoin d’ennemis. Où l’on constate qu’il n’a jamais été aussi violent que quand il s’est voulu « pur ». Où l’on décrit toute l’inquiétude qu’inspire la femme veuve, non « domestiquée »…

L’histoire de la sorcellerie, en réalité celle de ses pourfendeurs, est comparable à celle de l’hérésie, exposée par ceux qui l’ont construite, combattue et prétendument vaincue. Elle montre toute la tension, présente de tout temps, entre une chrétienté voulue comme lieu et espace de pureté et le monde profane dans lequel elle évolue. Féminité, sexualité et pratiques populaires de la santé n’ont été dans cette histoire que les ombres d’une immense panique culturelle imposée par un régime de religiosité extrêmement autoritaire.

L’eau du ciel

En chemin, il boit au torrent, aussi relève-t-il la tête. (Ps 110, 7)

Belle rencontre, comme il m’est donné d’en faire si souvent: un paroissien pour lequel la vie est devenue marche sur un chemin incertain et sinueux qui me partage ce verset magnifiquement chanté dans le DIXIT DOMINUS de Händel… Il me parle de son attachement à la musique, de la façon dont elle lui permet de s’élever et l’entraîne dans un ailleurs, dans une éternité offerte par instants. Et il me dit qu’il est alors comme David qui boit au torrent et qui peut relever la tête, retourner à ses luttes et à ses charges. Et, comme en abîme, je me dis que c’est la Parole elle-même qui est pour nous ce torrent d’eau frais et ressourçant, qui nous permet de « relever » la tête face à ce que la vie nous impose.