Voir, juger, agir

Emilie Dequenne dans Rosetta

Il y a d’abord cet attrait de l’infinie diversité des physionomies et des êtres : dans les années 70 et 80, les frères Dardenne ont filmé, bien avant de connaître un quelconque succès, des dizaines d’heures de film vidéo montrant des personnes vivant dans leur environnement familier de Seraing, dans la banlieue de Liège. Ville industrialisée de façon effrenée par l’ouverture des mines et des hauts fourneaux au XIXème siècle, son monde prend vie dans le feu et la fumée et fait écrire à Victor Hugo qui passe par là en 1842: « Figure extraordinaire et effrayante que prend le paysage à la nuit tombée. — Ce que l’auteur voit eût semblé à Virgile le Tartare et à Dante l’Enfer. » Lieu emblématique de la vaste entreprise capitaliste qui extrait les richesses, épuise les sols et les êtres pour le compte de sociétés sans visage et sans nom, ce sera le décor terrible pour raconter les vies, pauvres et fières, qui peuplent ce cinéma rude et tendre ensemble. Proches de leurs sujets, de leurs « modèles » disait Bresson, sensibles à leurs moindres soupirs, dans des prises de vue qui sont à la fois oppressantes et comme désirantes, il y a dans ce cinéma une galerie de personnages, d’ « êtres confrontés » qui nous accompagne longtemps. Voilà Rosetta, comme un animal sauvage, traqué et affamé, douloureuse. Elle traverse tous les jours, à la recherche d’un emploi comme on poursuit une proie, une forêt qui la sépare de ce monde qui ne la veut pas, et rentre au soir retrouver sa cachette, un camping qui est aussi son enfer. Voilà Olivier, maître d’apprentissage en menuiserie qui se retrouve responsable du jeune garçon qui a commis le pire, lui avoir pris son enfant dans un délit d’enlèvement involontaire. Le « fils » du titre, est-ce cet enfant disparu ou ce jeune Francis qui redonne à Olivier une chance d’être père? Voilà Cyril et Samantha (Le gamin au vélo, 2011), Jenny Davin (La fille inconnue, 2016): ces êtres à la recherche d’un abri, à la recherche d’une bonté dans ce monde. J’aime ce cinéma très proche de ses personnages, en même temps que très proche de la matière qui donne la consistance de leurs réalités. Le bruit des machines de découpe dans le Fils (2002), la tôle et les éléments de construction précaire, primitive, de Rosetta (1999), les voitures omniprésentes, les sons de l’industrie qui à la fois semblent réduire l’humanité à rien et à la fois lui donnent sa dignité. Et il y a ces objets-symboles qui désignent ce lien de l’ouvrage et de l’ouvrier, de l’objet qui procure une sécurité qu’on ne trouve pas ailleurs: la ceinture cuirée d’Olivier, la gourde en plastique de Rosetta, le vélo de Cyril… Merci aux frères Dardenne pour leur œuvre humaniste, c’est-à-dire engagée dans l’humanité, dans la matière complexe et bouleversante qui fait l’humain.

Anatomie d’une chute (Justine Triet, 2023)

D’abord bien sûr ce titre. Il ne laisse pas indifférent, fait signe évident au Anatomy of a murder (traduit Autopsie d’un meurtre en français), le célèbre film de procès d’Otto Preminger sorti en 1959 avec la fameuse bande originale de Duke Ellington. La référence est là, en forme d’hommage, et nombreux seraient peut-être les fils à tirer entre l’un et l’autre chefs d’oeuvre.

Ensuite, il y a la formidable « scenery » de ce chalet de montagne dans la vallée de la Maurienne en Savoie. Isolé de tout, un peu en surplomb de tout, comme le voulait le couple de Sandra et de Samuel venus chercher un nouveau départ suite à l’accident survenu à leur fils Daniel alors qu’ils vivaient à Londres. Recommencer, dans un autre monde, et sauver ce qui peut l’être du passé. Mais le film montre dès l’abord que rien ne sera sauvé… La première scène nous prend immédiatement à la gorge: la tension d’une interview entre Sandra, avinée, et une journaliste qui ne peut pas s’achever car Samuel diffuse une musique à un volume extrême, un entêtant steel band qui reviendra souvent dans le film comme un air à la fois léger et désespéré. L’impossible dialogue comme métaphore des affres de ce couple en chute libre et qui ne trouve plus rien à quoi s’accrocher pour ne pas tomber.

La seconde partie du film est celle d’un huis-clos de procès, terrible, où les intimités de la relation entre Sandra et Samuel sont peu à peu mises à nu, laissant voir l’histoire blessée de deux artistes en quête de reconnaissance et déchirés l’un par l’autre dans ce même besoin. Entre eux, un fils, Daniel et un chien nommé Snoop. Presque un seul personnage: Daniel est malvoyant et compte sur Snoop pour tous ses déplacements. Et si c’est par l’entremise d’éléments de l’enquête rapportés à ce chien que se dénoue, ou pour le moins se décide, l’acquittement de Sandra à la fin du film, il y aurait peut-être une analyse à en faire à partir de cet animal, filmé à la première et à la dernière scène du film. Naturellement privé de parole, il est comme un être-symbole de tout ce que ne peut pas se dire de la relation entre les êtres, de ce mystère de ce qui un jour nous attire vers une personne et ce qui un jour peut-être nous repousse d’elle. Et la dernière scène est magnifique, montrant Sandra couchée à côté de ce chien si doux, ne cherchant alors, à la fin de toute cette histoire qui reste une très triste histoire de ruptures, que cette tendresse si rare à laquelle nous sentons pourtant tous avoir droit.

La femme à la perle (1842-1870), Camille Corot

Comme la fameuse Joconde, à laquelle on l’a souvent comparée, que de mystères retiennent la pose et le regard de cette jeune femme! Peut-être une méditation peinte du mystère même de l’être… Si Camille Corot est reconnu largement pour ses superbes peintures de paysage, ses portraits de proches ou de fantaisie n’en sont pas moins remarquables. (Et si le portrait était un autre paysage ?) Dans des tonalités plutôt froides – vert, marron et blanc laiteux – cette jeune femme au visage si doux (qui porte plutôt une fleur qu’une perle au front, le titre est sans doute tiré d’un état antérieur de l’oeuvre) nous fait entrer dans une sorte d’intimité chaste et délicate avec elle.

Et quelque chose de l’in-fini du visage se donne à voir: l’artiste en effet a retouché toute sa vie ce portrait qu’il n’achèvera jamais tout à fait. Comme s’il était resté dans un dialogue permanent pendant presque 30 ans avec cette présence. Figure d’une sorte de simplicité paysanne, incarnation peut-être des magnifiques ruralités que Camille Corot a admirées en tant d’endroits, en Charente, dans la vallée de la Loire ou en Suisse, elle est pour moi comme une sorte de « vierge » moderne, une femme d’une sensualité extrême et comme « imprenable » et qui ne cesse en nous regardant d’attirer le ciel sur la terre.

Théorème, de Pier Paolo Pasolini (1968)

Théorème, de Pier Paolo Pasolini (1968)

L’écrivain-cinéaste Pasolini réalise ici à la fois une oeuvre filmée et une oeuvre écrite, soit un roman du même nom publié la même année que le film. Un engagement fort, caractéristique de ce réalisateur, et une manière de dire: « ce que j’écris, je peux tout aussi bien le filmer, ce que je (dé)montre par la plume, je peux tout aussi bien le (dé)montrer par l’image ». Ne disait-il pas qu’il souhaitait par son art révéler la « réalité » et que celle-ci ne diffère pas, qu’elle soit symbolisée par des mots ou par des scènes filmées? Au demeurant, le mot même de « théorème », qui paraît, dans son milieu scientifique, si intellectuel et froid pour nommer une oeuvre d’art, porte en lui la racine grecque de la contemplation et du spectaculaire (que l’on retrouve dans théâtre par exemple) et il a donc toute légitimité pour désigner un film.

Que donne-t-il à voir donc, ce théorème? D’abord ces intérieurs bourgeois, dont presque tout le film est fait, où évoluent des personnages isolés les uns des autres, une famille pourtant que rien ne semble tenir ensemble que les murs qui les enferment. Un jeu du dedans et du dehors, des jardins immenses et vides, des baies vitrées où passent des lumières superbes. Un personnage survient, il n’a pas de nom, se fait annoncer par télégramme et repartira sans crier gare suite à la réception d’une lettre. Qui est-il? Ne cherchons pas trop à le savoir, c’est son mystère même qui lui confère son intérêt. Il est essentiellement un être physique, filmé dans son regard, dans ses postures, dans les expressions sensuelles de son corps. A sa venue surviennent des transformations, chaque membre de la famille, ainsi que la domestique, se trouvant poussé dans ses retranchements. Un motif se répète: l’habillement réduit, refusé même, métaphore des apparences qui tombent en lambeaux, jusqu’à la scène finale où le père, Paolo, se retrouve criant nu dans un désert.

Plusieurs scènes vaudront à Pasolini les outrages du public bien pensant: celles notamment qui suggèrent des rapports sexuels entre le visiteur et les membres de la famille. Pourtant, à bien y regarder, il y a peut-être moins à y voir que cela, ou peut-être davantage: comme si, plutôt que l’acte sexuel, on y trouvait une manière au contraire pour le visiteur de « couvrir » ces êtres perdus et seuls, dans une sorte de douceur pour ces Adam et Eve littéralement « découverts » dans leur errances. Le personnage d’Emilia, la servante (magnifique Laura Betti), reçoit dans le film un traitement particulier, elle qui retourne dans sa campagne suite au départ de l’étranger, pour y devenir une espèce de sainte rurale, se nourrissant d’orties et terminant enterrée à un endroit où la ville vient manger la campagne pour faire naître une source à l’endroit de son inhumation.

Gratia plena, Dominus tecum

Qu’elle est belle cette Vierge d’Antonello de Messine (peinte autour de 1475) ! Ses yeux et son regard profond, comme l’immensité qui semble se tenir derrière elle et qu’en même temps elle voit s’ouvrir devant elle. Son voile d’un bleu superbe, symbole de pureté, d’attente, empreint d’une sorte de paix surnaturelle. Il la revêt et la couvrirait toute entière si ce n’était pour ce visage et ce cou tout de grâce. Que disent ces mains, dont l’une s’élève et l’autre retient ? Avec quelle finesse nous parlent elles tant de l’élan infini de l’histoire sainte qui prend Marie comme par un souffle, tant de ce bouleversement extrême de s’entendre dire que de sa chair pauvre Dieu va naître…

Un film élémentaire

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L’eau, le ciel, le sol enneigé qui unit ciel et terre dans une étreinte fragile. Dans les magnifiques paysages de la Nouvelle Angleterre, voici Lee Chandler qui revient prendre ses responsabilités suite à la mort subite de son frère aîné, respecter les procédures, renouer avec son neveu et organiser un enterrement qui devra attendre le printemps pour que la terre soit plus souple. Dans cette attente hivernale, le temps d’une reprise et d’une rédemption. Celles d’un passé broyé par un accident qui coûtera la vie à ses 3 enfants. La traversée d’une culpabilité qui l’a rendu inerte (numb) au point de ne se sentir exister que dans la virulence d’une bagarre de bistrot.

Ce frère mort dont il faut prendre soin devient ainsi, d’une façon christique, celui qui veut rendre vie à celui qui se préférerait mort (l’Agnus Dei du Messie de Haendel au moment de l’enterrement le signifie assez). Celui qui ne se voyait qu’en back-up, un bouche-trou (comme l’alcool qui vient remplir le gouffre qu’il renferme), reçoit ainsi comme la chance inespérée d’un rachat (mais contre quelles résistances!) Accompagné de musiques sublimes, fait de très beaux plans de ces froides côtes atlantiques, de scènes comiques aussi où la vie (le sexe à l’adolescence notamment) réclame ses droits, ce film m’a ému aux larmes.